– « Un produit qui ne s’use pas, est une tragédie pour les affaires ».

Voilà une petite phrase publiée en 1928 par un  célèbre magazine publicitaire, qui résume assez bien les craintes qui sont à l’origine de l’obsolescence programmée et de notre société de gaspillage

Je ne sais pas si certains d’entre vous ont eu le loisir de regarder l’émission « Prêt à jeter » diffusée sur Arte le 16 février dernier. Si ce n’est pas le cas, je la recommande vivement. Tourné aux quatre coins du monde, ce film enquête sur le concept de l’obsolescence programmée et met en lumière ce modèle de croissance complètement fou qui nous pousse sans cesse à produire et jeter toujours plus. Car oui un produit usé, c’est un produit vendu. Et en poussant les ingénieurs à créer des produits qui s’usent plus vite pour accroître la demande des consommateurs, ils ont a priori trouver le bon filon pour faire des affaires et pas la même occasion, épuiser les ressources de notre petite planète… Car c’est ça l’obsolescence programmée : des produits qui tombent très vite en panne, que l’on jette pour les remplacer aussitôt au nord, et des déchets informatiques qui arrivent par conteneurs entiers au sud.

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– Le piège de la société de consommation.

N’avez-vous jamais remarqué que la plupart de vos produits électroménagers « d’antant » avaient tendance à durer plus longtemps ? Une impression vous dîtes ? Certainement pas !

Saviez-vous que l’iPad, comme l’iPhone avant lui, est doté d’accumulateurs dont la durée de vie varie entre deux et quatre ans, et sont directement moulés dans le plastique ? La durée de vie de ces appareils est donc au maximum la durée de vie de leur batterie.

Saviez-vous encore que le tube cathodique de nos « anciens » postes de télévision a une durée de vie moyenne de dix à quinze ans alors que celle d’un écran plat ne dépasse pas les cinq années ?

Incroyable me direz-vous à l’heure où le progrès technique et les innovations technologiques n’ont jamais été aussi poussés. Et oui, nous nous sommes progressivement engouffrés dans cette société de consommation, une société fondée sur le renouvellement rapide des produits. La production et la consommation de masse qui s’est ainsi imposée dans nos pays, assurent via des économies d’échelle, un profit maximal aux entreprises productrices. Des modes de fonctionnement qui soutiennent une dynamique économique qui repose sur le « consommer plus » et qui ont également de sérieux impacts sociaux et environnementaux.

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Aujourd’hui, avec une consommation annuelle de matières premières d’environ 60 miliards de tonnes, nous consommons environ 50% de ressources naturelles de plus qu’il y a 30 ans. Un européen consomme ainsi 43kg de ressources par jour, contre 10 kg pour un Africain. Et la saturation des marchés ni change rien, l’achat de biens manufacturés a doublé depuis les années 80′ et les achats d’équipements électriques et électroniques ont été multipliés par six depuis le début des années 1990. Et qui dit achat, dit utilisation croissante des ressources naturelles, avec pour conséquence directe leur raréfaction et une augmentation des déchets.

Mais alors comment en sommes-nous arriver là?

– Aux origines de l’obsolescence programmée

 Le film reprend certains exemples assez édifiants en matière d’obsolescence programmée qui font échos chez chacun d’entre nous :

– Celui d’une imprimante récalcitrante, où les vendeurs se succèdent un à un avec le même discours : « ça ne sert à rien de changer la pièce, la réparation reviendrait tout aussi chère que de racheter une imprimante neuve et dernier cri ». En effet, certaines sont équipées d’une puce compteur bloquant l’impression au delà d’un nombre convenu de feuilles.

L’automobile. Le film nous rappelle que pour concurrencer Henry Ford et sa Ford T volontairement vendue sous un modèle unique à portée du consommateur moyen, Alfred P.Sloan a inventé pour Général Motors une Chevrolet avec trois nouveaux modèles de carrosserie, formes, couleurs et accessoires par an. En démodant rapidement les produits par la publicité, il pousse l’automobiliste à sans cesse abandonner son véhicule « démodé ».

Le basnylon. Mis sur le marché par DuPont dans les années ’40, il était si résistant que les ventes se sont effondrées, faute de besoin de renouvellement. En modifiant la formulation, les bas se remirent à filer. Et oui mesdames c’est pour cela qu’ils ne durent jamais plus de trois jours (si ce n’est pas 3h!).

L’iPod. La batterie de l’iPod des 1ere, 2ème et 3ème générations (et non l’iPod dans son ensemble), est prévue pour durer 18 mois. Une fois la panne surevenue, le s.a.v. d’Apple suggéraient de remplacer l’appareil tout entier, ne proposant pas de vendre séparément une nouvelle batterie…

– Enfin, les ampoules cas très symbolique, car c’est là que tout a commencé. L’ampoule est le premier objet a avoir été massivement et mondialement concerné par l’obsolescence programmée. Le symbole de cette évolution majeure se trouve dans la caserne des pompiers de Livermore : une ampoule à incandescence qui depuis 1901, soit plus d’un siècle, ne cesse de briller (ce qui représente près d’un million d’heures). Cette ampoule montre donc bien qu’on savait déjà il y a un siècle produire des lampes bien plus durables que les 1000 heures ensuite choisies comme norme par les fabricants du Cartel de Phoebus et leurs successeurs.

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La durée de vie moyenne des appareils électroménagers courants serait aujourd’hui en moyenne de 6 à 8/9 ans alors qu’auparavant elle était de 10 à 12 ans.

L’obsolescence programmée ou planifiée est le processus par lequel un bien devient obsolète pour un utilisateur donné, parce que l’objet en question n’est plus « à la mode » ou qu’il n’est plus utilisable. Cette stratégie est planifiée par les entreprises dès la conception du produit. Il s’agit de penser le raccourcissement de sa durée de vie, pour créer en permanence chez le consommateur un besoin : « mon appareil ne fonctionne plus, il faut que je le remplace » ou le sentiment d’un besoin : « mon appareil est démodé, il faut que j’en achète un nouveau ».

Mais où est l’éthique lorsque les ingénieurs acceptent dès le départ de fabriquer des produits non performants?

La technique est née avec la révolution industrielle et le modèle productiviste. Dans les années 1930, un ingénieur a proposé à la Général Electrics de développer les ventes d’ampoules de lampes de poche en accroissant l’intensité des lampes sans augmenter la capacité des piles. Cela a entraîné une diminution de la durée de vie même des ampoules et a augmenté la fréquence de renouvellement. A l’origine de cette initiative des craintes.  Face aux prix bas qui rendent le produit accessible à tous (en raison d’une production à la chaîne et des économies d’échelle réalisées), une question s’est alors posée : mais que se passera t-il lorsque les besoins du consommateur seront satisfait ? Une baisse des ventes est à craindre et les emplois seraient menacés… L’obsolescence programmée est donc apparue comme une solution pour résoudre les problèmes de surproduction et pour favoriser le renouvellement illimité des biens. Cette stratégie s’est généralisée dans les pays industrialisés, y compris en France, pendant la deuxième moitié du XXème siècle.

-Les formes d’obsolescence

Il existe une multitude de technique pour raccourcir la durée de vie des produits. Elles peuvent être d’ordre technique ou technologique, ou d’ordre psychologique.

– l’obsolescence technologique est l’ensemble des méthodes techniques pour avancer la fin de vie d’un appareil. On retrouve ainsi des appareils moins robustes ou plus sophistiqués difficiles à réparer : les pièces de rechange sont difficiles à trouver ou coûteuses, ou le produit est simplement quasi indémontable. Résultat : moins de la moitié des appareils qui tombent en panne sont réparés. On parle alors d’obsolescence fonctionnel : lorsqu’une pièce ne fonctionne plus, l’ensemble du produit devient inutilisable ; ou d’obsolescence indirecte : le produit est fonctionnel mais les produits associés ne sont pas ou plus disponibles sur le marché.

L’obsolescence par incompatibilités : principalement dans le domaine informatique, cette technique vise à rendre un produit inutile par le fait qu’il n’est plus compatible avec les versions ultérieures. Exemples : un logiciel, des cartouches d’imprimantes etc.

L’obsolescence esthétique très courante dans le domaine vestimentaire, concerne les produits qui subissent une obsolescence subjective. Les modes vestimentaires et les critère d’élégance évoluent rapidement, les vêtements perdent leur valeur simplement parce qu’ils ne sont plus « tendance ». Nous en sommes victimes, à chaque renouvellement des saisons…

– Obsolescence programmée, sommes-nous condamnés?

Les défenseurs de l’obsolescence programmée avancent que cette technique dynamise le marché et crée des conditions favorables aux entreprises innovantes. Connaître la fin de vie d’un produit permet d’anticiper et prévoir l’évolution des ventes sur le long terme, ce qui réduit les risques économiques et donc facilite la planification des investissements industriels.

On peut comprendre, qu’à une époque, ce type de motivation ait fait l’unanimité. Mais aujourd’hui, avec le recul et les données dont on dispose sur les conséquences réelles de l’obsolescence programmée, n’est-il pas temps de faire quelque chose ?

En regardant cette émission on ne peut rester de marbre : on est choqué, scandalisé, on a surtout le sentiment affreux d’avoir été trahi et manipulé par cette société qui nous pousse à consommer toujours plus. Mais passée la colère, que faire ? Difficile pour nous (et moi la première) de se débarrasser de ces habitudes de consommation ancrées dans notre quotidien. Nous appartenons à une génération qui a vécu dans l’ère du « tout jetable » et de l’innovation technologique. Les mentalités seront difficiles à changer, mais une autre forme de consommation, j’ai envie de dire de consom’action, est possible aujourd’hui. L’émergence du commerce équitable, le développement des énergies renouvelables, ou demain l’affichage environnemental peuvent nous aider à penser nos actes d’achat et à changer, petit à petit, la donne.

Il nous faut dès aujourd’hui créer les conditions pour qu’à la génération de grands gaspilleurs succède une génération responsable.

Je vous recommande vivement la lecture du rapport de l’association Les Amis de la Terre de septembre 2010, d’où sont issus les principaux chiffres relevés dans l’article, et bien sûr de regarder le documentaire « Prêt à jeter ».